RAT du RAT, RAT du RAT Avril 2016
Publié le 15/04/2016

C’était  par un lundi gris et pluvieux  qui suivait une semaine de discussions institutionnelles difficiles  et interminables autour d’une nouvelle organisation du travail au R.A.T. et un cuisant échec d’une matinée du « Samedi à thème » que j’organisais chaque mois et qui n’a mobilisé que cinq participants au lieu de la trentaine que nous comptions d’habitude. Suite à la lassitude de ces discussions institutionnelles et l’échec de cette matinée à thème, j’ai même envisagé de quitter l’institution et de postuler ailleurs dans le secteur de la santé mentale.

Ma consultation de ce lundi à la maison médicale commençait à 14h. Il était 13h quand j’ai franchi le seuil de la maison médicale  armé d’un sandwich avec l’intention de le manger comme d’habitude en compagnie des accueillants et de l’un ou l’autre médecin. En traversant la salle d’attente, j’étais interpelé par un de mes anciens patients que je n’ai plus vu depuis six mois. Il m’attendait pour me revoir sans avoir pris rendez-vous. Il avait un air fatigué, négligé, amaigri. Cet état m’était familier. C’était après chaque rechute. Et des rechutes, il en avait fait plusieurs fois durant les trois années de suivi psychologique. À chaque fois il se stabilisait dans sa consommation, dans son sommeil, dans son travail, dans sa vie familiale et affective et puis suite à une rencontre, à une soirée débridée, à une occasion improbable et le revoilà dans une consommation abusive, compulsive et même ordalique. À chaque fois il s’absentait de deux à cinq semaines puis revenait comme ce lundi ; défait avec un travail à sauver, des délits et infractions à y faire face, une situation familiale à rétablir et à chaque fois comme Sisyphe il  reprenait le suivi psychologique. Je l’assistais dans sa remobilisation. Je l’aidais à élaborer autour de ses comportements ordaliques et il parvenait, chaque fois, à remonter la pente.

La dernière fois, six mois avant ce lundi, nous avions clôturé ensemble le suivi psychologique à sa demande. Il se sentait bien. Il s’était stabilisé dans sa consommation, pacifié dans ses relations familiales et de couple et se sentait mieux à son travail. Le revoir, après six mois, de nouveau dans l’état où il était a ajouté, l’espace d’un temps, plus de lourdeur à ma barque. J’avais eu, un laps de temps, l’envie de le débarquer, de ne pas le recevoir ce jour là surtout que je n’avais pas de disponibilité dans mon agenda cette après-midi-là. Au lieu de cela, je me suis entendu lui dire après le bonjour « je vous prendrai dans un quart d’heure ». Et nous voilà un quart d’heure après, face à face et à l’entendre me détailler les circonstances de sa rechute à la fois différentes mais ayant le même air de famille. Je l’ai interrompu pour faire à mon tour le bilan du travail accompli ensemble et interroger le sens qu’il trouverait à continuer nos entretiens. La vérité, c’est que cette interrogation résultait plus de la lassitude qui m’avait gagné, des discussions institutionnelles, et de l’échec du dernier séminaire subi que de la nécessité d’une élaboration autour du sens dans cette situation clinique. J’avais eu le sentiment que Sisyphe c’était moi mais un Sisyphe avec l’envie de braver la malédiction. Mon envie de tout quitter s’était décuplée et l’envie d’agir cette envie n’était plus qu’une simple option. Et quelle fût ma surprise de l’avoir vu se redresser. Son visage s’était d’un coup animé d’un mélange de panique et de volonté pour me dire « Ah non ! Mr. SLAMA vous n’aller pas me lâcher aussi… » et a commencer à égrener la perte de tous ses compagnons de consommation morts d’overdose, de mort violente, d’accident cérébral vasculaire où d’accidents tout court. Et d’ajouter « si je suis encore en vie c’est grâce à mon médecin et au travail avec vous… »

J’avais besoin de sens pour continuer le travail, pour ne pas quitter et par ses paroles, je l’ai eu par « injection » et nous avons repris rendez-vous. Je n’ai pas quitté le Réseau d’Aide aux Toxicomanes, j’ai continué le travail clinique avec les patients usagers de produits « drogues » ainsi que la formation et les supervisions des intervenants généralistes de première ligne et j’ai poursuivi, par dessus tout, ma propre supervision individuelle et en équipe. La supervision, dans un travail psycho-social ou clinique, n’est pas un luxe mais une impérieuse nécessité.

 

Par Moncef Slama